Traumatisme générationnel : conséquences et solution à ne pas négliger

Un chiffre brut, une réalité discrète : près de 40% des troubles anxieux recensés chez les adolescents restent sans cause directe identifiée dans leur histoire personnelle. Pourtant, la souffrance s’installe, s’invite et s’enracine dans le quotidien. Malgré des progrès remarquables en psychiatrie et neurosciences, certains tourments résistent, défiant les traitements traditionnels.

Face à ce mur du silence, de nouvelles pratiques émergent. Elles remettent en question les certitudes, bousculent les repères et suscitent la curiosité, voire la méfiance, d’une partie du corps médical. Témoignages et observations cliniques s’accumulent, dessinant une autre carte du soin psychique.

Pourquoi les traumatismes générationnels restent souvent invisibles dans nos familles

La transmission inconsciente des blessures psychiques d’une génération à l’autre, ce qu’on désigne comme traumatisme transgénérationnel, agit dans l’ombre. Les familles, tenues par une loyauté familiale souvent silencieuse, ou paralysées par la force des tabous et non-dits, perpétuent souvent un héritage invisible. Ce n’est pas tant le récit du drame qui modèle les descendants, que le mutisme qui l’entoure. L’absence de mots, le secret, façonnent en profondeur l’identité, brouillant la notion même d’origine ou de cause.

Dans cet espace feutré, le secret de famille devient une norme implicite. Un enfant, confronté à une négligence émotionnelle ou à une ambiance opaque, sent rapidement les limites à ne pas franchir. Il ne questionne pas, ou très peu. Le silence ne protège pas : il transmet. Les recherches menées par Bruno Clavier et Hélène Dellucci confirment que cet héritage psychique façonne profondément les parcours de vie, jouant sur le développement émotionnel et la construction de l’estime de soi.

Voici trois mécanismes qui, au fil des générations, installent un terrain propice à la transmission de la souffrance :

  • Non-dits : l’absence d’explication alimente l’anxiété, l’incompréhension et la confusion.
  • Loyauté familiale : elle bride l’expression personnelle, enfermant chacun dans des schémas douloureux.
  • Tabous et interdits : ils verrouillent la parole, empêchent la réparation et entretiennent la blessure.

Le traumatisme intergénérationnel ne se limite pas à une affaire de gènes : il s’ancre dans la trame narrative familiale. La parole peut faire du mal, mais son absence laisse des blessures bien plus tenaces. Amélie Louis et Lise Bourbeau le rappellent : le silence n’efface rien, il rend la douleur plus difficile à cerner, plus complexe à surmonter.

Transmission silencieuse : comment le passé familial façonne nos émotions et comportements

La transmission transgénérationnelle ne passe pas seulement par les souvenirs racontés. Elle s’insinue dans le quotidien, à travers la mémoire familiale, silencieuse mais agissante. Les travaux d’Isabelle Mansuy et Moshe Szyf ont mis en évidence l’impact de la transmission épigénétique sur l’expression des gènes, notamment via la méthylation de l’ADN. Stress, peur, douleur vécue par les générations précédentes modifient l’équilibre d’un enfant, jusque dans ses réactions physiologiques. L’empreinte du passé, inscrite dans le taux de cortisol, ne nécessite aucun récit : elle se transmet par le corps.

Les modèles de comportement, l’environnement intra-utérin, les neurones miroirs, participent à cet héritage. Un parent anxieux, submergé par un traumatisme qui n’a jamais trouvé d’espace de réparation, transmet sans le vouloir une hypersensibilité, des réactions disproportionnées, voire un cycle de la douleur qui se répète sur plusieurs générations.

Deux aspects méritent d’être mis en lumière pour comprendre l’ampleur de cette transmission :

  • Un enfant peut hériter de schémas répétitifs ou de fantômes familiaux sans n’avoir jamais entendu parler du trauma initial.
  • Des difficultés de régulation émotionnelle ou d’attachement insécure marquent profondément la façon de se relier à soi-même et aux autres.

Des études récentes révèlent que les petits-enfants de victimes de traumatismes majeurs présentent des symptômes de stress post-traumatique ou de troubles du comportement, sans avoir été exposés directement à l’événement d’origine. La mémoire familiale agit comme une trame invisible, imposant parfois à l’enfant des fardeaux qui ne sont pas les siens.

Quels sont les signes qui doivent nous alerter chez soi ou chez ses proches ?

Identifier un traumatisme générationnel n’est jamais évident. Les indices se glissent dans la vie quotidienne : troubles du comportement, états d’âme persistants, douleurs physiques récurrentes sans explication médicale. Une lassitude chronique, des accès de colère ou d’irritabilité, une insécurité diffuse, ou la répétition d’échecs dans les relations affectives : autant d’alertes à ne pas ignorer.

Les maux psychiques se traduisent aussi par le corps. Migraines, douleurs diffuses, troubles digestifs, maladies chroniques, réactions auto-immunes peuvent résonner avec des blessures anciennes, transmises sans paroles. L’anxiété et la dépression s’installent, escortées de troubles du sommeil, de cauchemars, et d’une perte d’élan vital. Le trouble de stress post-traumatique se manifeste parfois sans événement marquant dans la vie de la personne, avec flashbacks, hypervigilance, ou sensation d’insécurité constante.

Certains comportements ou symptômes doivent faire l’objet d’une attention particulière :

  • La présence d’addictions (alcool, tabac, substances, écrans) ou de troubles alimentaires signale souvent un besoin d’apaiser une angoisse profonde, héritée de l’histoire familiale.
  • Chez les enfants : difficultés d’attachement, phobies, cauchemars à répétition, troubles de concentration, isolement, agressivité.

L’histoire familiale ressurgit ainsi à travers ces manifestations, en l’absence même de mots. Les analyses de Bruno Clavier et Hélène Dellucci montrent que ces troubles s’enracinent dans la chaîne des secrets de famille et des non-dits. Poussés par une loyauté inconsciente, nous portons parfois des fardeaux qui ne sont pas les nôtres, mais qui pèsent sur notre présent.

Grand-père et adolescent assis sur un banc dans un parc

L’EMDR et d’autres pistes concrètes pour sortir du cycle des blessures héritées

Face à la transmission des blessures, la thérapie EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) s’impose comme l’une des réponses les plus probantes. Plébiscitée par Hélène Dellucci, elle permet de retraiter des souvenirs traumatiques, parfois enkystés depuis plusieurs générations. Grâce à des mouvements oculaires guidés, la personne parvient à une résolution émotionnelle qui rompt le cycle de la douleur transmise sans mots.

La psychogénéalogie complète utilement cette démarche. En retraçant l’arbre généalogique, parfois à l’aide d’un génosociogramme, on met au jour les secrets de famille, les non-dits, et les schémas qui se répètent. Bruno Clavier insiste : comprendre l’histoire familiale, c’est déjà commencer à s’en libérer.

D’autres approches, telles que les constellations familiales, l’art-thérapie ou le psychodrame, ouvrent des espaces de partage et de réparation. La parole, la créativité, et la dimension collective, qu’il s’agisse de groupes de parole ou d’espaces thérapeutiques adaptés, permettent de renouer avec une forme de résilience, en reconnaissant la souffrance et en la mettant en lien.

Pour clarifier les ressources disponibles, voici quelques pistes thérapeutiques à considérer :

  • Thérapie EMDR : retraitement des souvenirs traumatiques
  • Psychogénéalogie : exploration structurée de l’histoire familiale
  • Constellations familiales et art-thérapie : approches créatives et collectives

La prise en charge du traumatisme transgénérationnel ne se limite jamais à une seule voie. Accepter la complexité, s’autoriser à chercher, à parler, à transmettre autrement : c’est ouvrir la porte à une histoire qui ne se répète plus. Et c’est, peut-être, retrouver le goût d’écrire une page neuve, affranchie des ombres du passé.

A ne pas manquer